« Le
Tibet » Que Sais-je? », Puf, sorti en
librairie le 11 avril 2008.
Voici un petit ouvrage fourmillant
d’informations qui tombe à point pour répondre
à l’honorable parlementaire maoïste Jean-Luc
Mélanchon sur la question du Tibet.
La question essentielle qui se pose
aujourd’hui sur le Tibet peut se résumer à la
suivante : lorsqu’en 1950 l’Armée rouge de Mao
envahit le toit du monde pour le libérer, disait-on, des
« impérialistes », le Tibet
était-il, oui ou non, un État libre et
indépendant ?
Tout est là. Et, spécialiste
confirmée du Tibet, l’auteur Claude B. Levenson
apporte dans son petit « Que sais-je ? »
n°3038, 126 pages et 8 euros, de précieux
éléments de réponse tombant à pic pour
clouer le bec aux partisans du régime de Pékin et de
son « boucher de Lhassa », Hu Jintao.
Qu’on en juge.
« Le Tibet alignait toutes les
caractéristiques communément admises par les normes
internationales d’un État-nation indépendant:
un territoire, un peuple, une langue, une culture, une
administration, un service de communications intérieures, un
drapeau, une petite armée, des relations avec ses voisins
immédiats, sans oublier qu’il battait
monnaie », relève l’amie du
dalaï-lama.
C’est un fait. L’on ne
répétera jamais assez, et Claude B. Levenson le sait
ô combien, qu’en 1912 le XIIIè dalaï-lama
proclame officiellement l’indépendance du Tibet
« par le traité d’Ourga avec la
Mongolie ». C’est un autre fait. Un fait
confirmé « l’année suivante
publiquement à Lhassa à l’occasion des
cérémonies de la Grande Prière »,
le Meunlam qui marque le nouvel an tibétain.
En 1950, le Tibet est donc officiellement
indépendant depuis 1912.
Preuve supplémentaire de
l’indépendance du Tibet, en 1949 les Chinois
résidant sur place sont « reconduits sous escorte
à la frontière ». Pour quelle raison ?
« Parce qu’étrangers, chinois en
l’occurrence » et donc
« indésirables à Lhassa ».
Preuve encore, six ans auparavant les Etats-Unis
demandent au Tibet l’autorisation d’acheminer par son
territoire des convois d’armes « aux troupes
nationalistes de Tchiang Kai-sheck », le
généralissime chinois, à la fois ennemi
juré et allié de circonstance du futur
président Mao. Et alors que la Chine est ouvertement
engagée auprès des Alliés contre les
Puissances de l’Axe, le Tibet entendra rester neutre.
Le 7 novembre 1950, le gouvernement
tibétain, face à l’agression de
l’armée chinoise, lance « un appel au
secrétaire général des Nations
unies ». Mais « Hormis les protestations
platoniques outrées, aucune démocratie n’a
bougé ». C’est que l’Inde assurait
qu’une « solution à l’amiable pouvait
être trouvée hors de
l’institution ».
Au Tibet, le « droit des peuples
à disposer d’eux-mêmes » qu’il
incombait à « l’ONU nouvelle
née » de faire respecter passe dès lors
à la trappe.
Claude B. Levenson de noter avec fort
à-propos : « A contre-courant de
l’évolution historique dans le monde au lendemain de
la Seconde Guerre mondiale, le Tibet se retrouve en voie de
colonisation alors que les pays d’Asie et d’Afrique se
libèrent du carcan colonial pour accéder à
l’indépendance et à la souveraineté
nationale. »
C’est que les diplomates ont une
fâcheuse tendance à se retrancher derrière le
« fait accompli ». Un fait accompli qui
résonne comme un « écho des luttes
d’influences du Grand Jeu de la fin du XIXè
siècle et du début du XXè, quand les grandes
puissances du monde se taillaient des fiefs en territoire
chinois ».
Qu’est-ce à dire ?
« Il importe de rappeler
qu’après l’expédition britannique de
Younghusband au Tibet en 1904, les émissaires de Sa
Gracieuse Majesté britannique avaient signé en 1906
avec les plénipotentiaires du Fils du Ciel à
Pékin, puis en 1907 avec les représentants du Tsar de
toutes les Russies à St Petersbourg des accords
bilatéraux concernant le Thibet sans en
référer aux principaux intéressés qui
n’avaient guère apprécié; Une politique
éminemment coloniale dont les effets à retardement se
ressentent encore aujourd’hui. »
Seuls ces accords bi-latéraux
reconnaissaient la pseudo suzeraineté de la Chine sur
le Tibet.
Une entourloupe à laquelle le
XIIIè dalaï-lama pensait avoir mis fin par la suite en
forgeant le drapeau national tibétain et en proclamant
l’indépendance de son pays. En 1914, la Convention de
Simla reconnaît officiellement la frontière entre
l’Inde et le Tibet. C’est la fameuse « ligne
Mac Mahon » du nom du négociateur britannique. La
Chine se tient à l’écart de cette convention,
nouvelle preuve de l’indépendance du Tibet.
Pourtant, en 1933, mais bientôt deux
décades ont passé, le même Thubten Gyatso,
alias « Grand Treizième »,
prédit, face à la montée du maoïsme en
Chine, que « Sous peu, les communistes seront
à nos portes » Et de conclure,
prophétique, dans son testament, « Nous
deviendrons les esclaves de nos envahisseurs ».
C’est encore là un fait. Même
« catégoriquement opposés au colonialisme
et à l’esclavage sous toutes leurs formes »
comme l’affirmait non sans un aplomb particulièrement
cynique, le président Hu Jintao à
l’Université de Pretoria en février 2007, les
Communistes chinois vont à partir de 1950 procéder
à une « colonisation, ou usurpation des terres au
détriment des autochtones pour le seul
bénéfice du colonisateur ».
Claude B. Levenson de préciser qu’
en Mongolie intérieure, « sur environ 24 millions
d’habitants » et bien il y a « 19
millions de Hans et 4 de Mongols; au XinJiang, 8 millions de
Ouïghours sur 23 millions d’habitants et dans les
régions anciennement mandchoues, sur 39 millions
d’habitants seuls dans quelques villages les vieux parlent
encore le mandchou ».
Aujourd’hui, il y a peut-être bien 3
à 4 fois plus de Chinois que de Tibétains. Le Tibet
vit une « colonisation par sinisation
accélérée d’une terre annexée de
force ».
Vient alors à se poser une question
légitime: pourquoi donc cette
« colonisation » entre autre du Tibet ?
Le précieux petit ouvrage de la
célèbre collection des PUF apporte un réponse
précise qui tient en deux mots: exploitation des richesses.
La Chine se livre au Tibet à une « exploitation
anarchique des richesses du sous-sol » et aussi du
sol dirons-nous.
Ce qui « a poussé le
régime maoïste à faire main basse sur le Tibet:
en un sens, c’était une assurance anticipée sur
son avenir économique ».
Claude B. Levenson dénombre
« 600 gisements de charbon, d’uranium et de zinc
(40 millions de tonnes chacun), de fer (plus d’un milliard de
tonnes), sans compter le gaz ni le pétrole pour une valeur
estimée à 128 milliards de dollars ».
Dans les alentours de Golmud au Qinghai,
anciennement la province tibétaine de l’Amdo, les
« réserves de pétrole atteindraient 30
milliards de tonnes, de gaz naturel - 300 milliards de
mètres cubes, sans oublier les rivières avec des
ressources en eau estimées à 238 millions de
mètres cubes, plus les énergies solaire et
éolienne ».
Et certains projets prévoient de
détourner là les eaux du Brahmapoutre
tibéto-indien au profit du Fleuve Jaune chinois.
Rien moins.
On comprend dès lors pourquoi les
autocrates de Pékin s‘époumonent à
répéter à l’envi que « le
Tibet appartient à la Chine » !
Même si cette exploitation met en danger
de façon inconsidérée « les
fragiles équilibres écologiques », pollue
les eaux et l’air.
Ici apparaît au grand jour la
stratégie de Pékin qui proteste des bienfaits
soi-disant prodigués tant à ses régions
autonomes qu’à ses minorités: « Sous
couvert d’aide généreuse au
développement », le régime chinois
procède d’abord à « une occupation
subreptice des lieux en installant sur des terres
étrangères une partie de son trop plein de
population » puis à « la mise en
exploitation de ressources appartenant de fait à des groupes
ethniques éparpillés et trop peu nombreux pour se
défendre, les dépouillant pratiquement des richesses
qui devraient assurer leur avenir, sinon leur
survie ».
La Chine se livre donc bien qu’on le
veuille ou non à une « colonisation à
bride abattue sous couleur de modernisation et d’ouverture au
monde ». Politique, à nos yeux, expansionniste,
colonialiste et hégémoniste s’il en fût.
Le Communisme chinois serait-il donc un impérialisme ?
Si l’auteur ne pose pas cette question,
elle y répond néanmoins.
Le président Hu Jintao (alias le
« boucher de Lhassa » car il dirigea
là-bas en son temps une sanglante répression) a rendu
sa première visite officielle à l’Inde en
novembre 2006. A la veille de son arrivée,
l’ambassadeur chinois déclare publiquement à
New Delhi que « le Tibet appartenant à la Chine,
il allait de soi que l’Arunachal Pradesh … lui
revenait de droit. » Et l’on évita de peu
l’incident diplomatique.
Territoire du nord-est indien, l’Arunachal
Pradesh était cédé en 1914 par le Tibet au Raj
- l’Inde colonie de l’Impérialisme britannique-,
par la Convention de Simla à laquelle la Chine
n’était pas partie.
Ce qui n’empêche pas Pékin de
prétendre à sa souveraineté sur le territoire
de cet État de l’Union indienne. Pourquoi se
gêner, n’est-ce pas ?
« Le régime chinois
d’aujourd’hui, anti-impérialiste car communiste
prétend asseoir la légitimité de sa
présence au Tibet sur une tradition
impériale », observe fort justement Claude B.
Levenson, « Il s’obstine à n’y voir
qu’une « affaire intérieure »
dont nul étranger n’a le droit de se mêler, ce
qui ne l’empêche pas de réclamer haut et fort le
respect du droit à l’autodétermination de tous
les peuples, pourvu que cela ne l’affecte pas
directement ».
Double langage et impérialiste
anti-impérialisme, car loin de se contenter de
prétentions sur une partie du nord-est indien, la Chine a
mis le pied au nord-ouest sur l’Aksai Chin dans
l’Himalaya en y construisant « en
douce » des routes.
Ces « revendications territoriales
injustifiées » et autres
« empiètements » à l’Est
comme à l’Ouest, provoquèrent un
« bref conflit armé » entre
l’Inde et la Chine en 1962.
Mais le grand Timonier n’avait
guère caché son jeu pourtant qui en 1949 clamait
qu’à ses yeux « le Tibet est la paume de la
Chine, le Ladakh, le Népal, le Sikkim, le Bhoutan et la NEFA
(actuel Arunachal Pradesh) sont ses cinq doigts ».
Or, Pékin est l’aliiée du
Pakistan et de la Birmanie (Myanmar). Et New-Delhi
« s’inquiète de cette stratégie de
tenailles ». On s’en inquiéterait à
moins sachant que Pékin qui a fait arriver son train
à Lhassa nourrit le projet de le conduire
jusqu’à Shigatsé puis à la
frontière avec le Népal (tombé ou presque aux
mains de Maoïstes) dans un second temps.
On comprend dès lors combien la question
du Tibet est ultra-sensible et que Pékin à son
égard tonne à la patrie en danger.
Mais, quoi qu’il en soit, nous dit Claude
B. Levenson, « En revendiquant
l’autodétermination, voire
l’indépendance, le Tibet et les Tibétains ne
réclament que leur dû, conformément aux
dispositions de la Charte des Nations unies ».
A l’Assemblée
générale onusienne, une « première
résolution est votée le 21 octobre 1959 avec
l’appui de Taiwan, exprimant la « grave
préoccupation » de l’ONU, mais contre
l’avis de l’URSS et de ses amis ».
C’est que « la Chine rouge
naissante est assurée du soutien agissant » du
Grand Frère soviétique.
« Une deuxième
résolution passe l’année suivante, à la
suite des rapports de la Commission internationale des Juristes
(CIJ) mais demeure elle aussi sans effet pratique. »
En 1964, la CIJ «remet un document
intitulé « violations continues des droits de
l’homme au Tibet », avec un nouvel appel du
dalaï-lama au secrétaire général de
l’institution.
Le dossier se fonde « sur le rapport
secret du panchen-lama », seconde plus haute
autorité spirituelle tibétaine, « remis en
1962 à Chou En-lai » et détaille
« les exactions commises au Tibet »
après le soulèvement de Lhassa.
« Une troisième
résolution est alors votée par
l’Assemblée générale, tout aussi
inefficace que les précédentes ».
En 1968, « le ministre des affaires
étrangères de Thaïlande se hasarde à
mentionner « le génocide
systématique » des Tibétains par la
Chine » sans pour autant « éveiller
plus d’écho ».
Parmi la dissidence chinoise même, Wei
Jingsheng, Harry Wu, Wang Lixiong et Ge Jianxiong ont
élevé la voix en faveur du Tibet voire nié
tout titre de « propriété » ou
de « suzeraineté » de la Chine sur le
Tibet.
Une stèle érigée à
Lhassa, et qui remonte à l’an 822, tôt consacre
l’indépendance du Tibet. Peut-on y lire, n’en
déplaise à Jean-Luc Mélanchon: « Le
Tibet la Chine se maintiendront dans leurs frontières
présentes: tout ce qui est à l’orient
appartient à la Grande Chine, tout ce qui est au ponant est
incontestablement le pays du Grand Tibet. »
Sachant qu’il s’agit de la
réplique d’une stèle déposée
à la frontière entre les deux pays, qui conclut :
« Cet accord solennel ouvre une grande époque
où les Tibétains seront heureux en terre du Tibet et
les Chinois, heureux en terre de Chine ».
Les Chinois apportant là une
reconnaissance historique indéniable à
l’indépendance totale du Tibet vis-à-vis de la
Chine.
Indépendance totale qu’aucun
événement, accord, traité ou autre ne vint
remettre en question jusqu’à l’invasion de 1950
pour libérer le Tibet des
« impérialistes » qui en
étaient absents tout comme les Chinois.
Alors « Quelle validité
accorder encore aux revendications tapageuses de
« propriété » sur un pays
voisin et un territoire qui, historiquement, ne font pas partie de
l’héritage classique chinois? »
Oui, c’est bien là une excellente
question, sachant que, de surcroît, « Divers
exemples témoignent à l’envi de la tendance
à infirmer le fait accompli: la reconstitution de la Pologne
au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les pays Baltes et
d’Europe orientale reprenant leur liberté de choix de
société après la chute du Mur de
Berlin… »
Claude B. Levenson énumère alors
la foultitude d’autres exemples que procurent encore
« les Balkans » ainsi que
« l’indépendance d’une quarantaine
micro-Etats, îles du Pacifique ou des
Caraïbes » pour « prendre la mesure de
l’injustice faite aux Tibétains ».
Et quelle « injustice »
!
Oui, en effet, « en quoi le sort du
Tibet devrait-il être différent » ? Surtout
« dans la mesure où s’y pose la question
de la légitimité » de la
« présence chinoise » que seule la
force impose et maintient.
« Pieds et poing
liés », les Tibétains, « pris
dans un engrenage qui les broie » font face à une
« mise à sac soigneusement
planifiée » de leur « eldorado au
rabais des laissés-pour-compte du miracle
chinois ».
Sachant qu’« Il suffit à
un moine tibétain d’avoir dans sa cellule une photo
interdite pour être accusé de mettre en danger la
sécurité de l’État ».
Dès lors, dépossédés
de leur souveraineté séculaire et sans prise sur leur
propre sort, les Tibétains « n’ont
qu’un seul droit, obtempérer en
silence ».
Il reste peu de la
« résistance » qui va
s’étendre « avec les actions du Chusi
Gangdruk (Quatre Fleuves et Six montagnes) dont le chef campa Gompo
Tashi Andrugstang est entré dans la
légende ».
Cette « résistance » un
temps basée au Mustang népalais, soutenue par la CIA,
et dont Claude B. Levenson dit trop peu, sera
décapitée et décimée sur ordre du
dalaï-lama après la reconnaissance du régime de
Pékin par Richard Nixon en 1971. Héros
rescapés, Lhasang Tsering et Jamyang Norbu, deux
intellectuels tibétains de fière allure, peuvent
encore en témoigner avec brio tout en continuant de faire
profession de foi d’indépendance pour leur Tibet
bien-aimé.
Cette
« résistance » tibétaine
même si elle n’existe plus par les armes subsiste
pourtant dans les faits avec les trois soulèvements
successifs de Lhassa dans les années 1987-1989, puis,
aujourd’hui en 2008, vingt ans après, à la
veille des Jeux olympiques de Pékin, dans tout le Grand
Tibet jusqu’au Gansu, au Sichuan et au Yunnan en ce qui est
désormais la Chine et était avant l’invasion,
l’Amdo et le Kham.
Et c’est la flamme de cet esprit de
résistance que le Tibetan Youth Congress ainsi que les
vastes actions de soutien à travers le monde comme
International Campaign for Tibet ou Free Students for Tibet
entretiennent de nos jours pour que le Tibet vive à nouveau
libre et indépendant, car, comme le magazine Outlook
India le résumait en mars 2008, « la CIJ de
Genève avait pourtant conclu que le Tibet, tant du point de
vue historique que légal, était une nation
indépendante occupée de force par la
Chine ».
Qu’on se le dise, Monsieur le
Mélenchon !
Aussi, même s’il a perdu
« l’exercice de sa
souveraineté », le Tibet, tel qu’il vient
à nouveau de le démontrer à la face de la
Communauté internationale, n’en n’a point perdu
le principe ni encore moins songé un seul instant à
« y renoncer ».
Rangzen avec Libre Opinion.
« Le Tibet », Que Sais-je
?, n°3038, puf, avril 2008, par Claude B. Levenson.
Du même auteur : « Tibet: la Question qui
dérange », Albin Michel, 2007, « Ainsi
parle le dalaï-lama », Balland, 2003,
« Tibet: otage de la Chine », P. Piquier,
2002, « Tibet: un peuple en sursis »,
CHRD-Actes Sud, 2000 et, parmi d’autres, « Le
Seigneur du Lotus blanc: le dalaï-lama », Lieu
commun, 1987, à lire absolument.